mercredi 23 mai 2007
L'avenir du FN : Excellente analyse d'un sociologue dans Le Monde
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-913562@45-2,0.html

Rick : On peut parler d'une défaite électorale du Front national (FN) mais l'avenir de l'extrême droite est plutôt assuré, qu'en pensez-vous ?

Erwan Lecoeur : Il y a toujours eu une différence entre la force des idées de l'extrême droite et ses scores électoraux. La réussite du Front national est justement d'avoir conquis les médias, puis constitué un parti capable de dépasser les 10 %. Ces idées ont pu ainsi influencer l'ensemble de la société depuis plus de vingt ans. Elles ne disparaîtront en effet pas avec cet échec électoral.


goredsox : Est-ce qu'un FN post-Jean-Marie Le Pen pourrait, par la modernisation poussée par sa fille, devenir, à terme, un partenaire potentiel pour la droite "dure" ou même élargie ?

Erwan Lecoeur : A ce jour, Marine Le Pen n'a pas les moyens de prendre la suite, en interne, au FN. L'exception de la réussite de Jean-Marie Le Pen ne sera pas facile à reproduire par ses suivants : Gollnisch, Marine, voire Mégret ou de Villiers. Marine est presque trop moderne pour séduire les plus radicaux ; Gollnisch n'est pas assez médiatique pour maintenir le FN à un niveau élevé sur le plan médiatique, qui est l'aune du politique désormais.

Ce ne seront pas les dirigeants du FN qui décideront, mais plutôt ce que la droite de l'UMP sera prête à engager comme négociations, pour intégrer ou pour dissoudre ce qui restera du FN. Cette question est celle qui déterminera à la fois l'avenir du FN, mais aussi la question de la succession : Mégret a toujours été le plus chaud partisan des accords avec la droite, tandis que Gollnisch s'y est toujours refusé. L'hypothèse Marine semble aujourd'hui plutôt une continuité avec le refus de toute alliance de son père.

liliwhite : Qui fera les frais au sein du FN de l'échec à la présidentielle et éventuellement aux législatives ?

Erwan Lecoeur : En interne, c'est Marine Le Pen qui est mise en cause, parce qu'elle a incarné la soi-disant "dédiabolisation" de son père. Mais c'est maintenant Bruno Gollnisch qui est chargé de la campagne des législatives. En cas d'échec, les deux camps seraient à peu près à égalité dans la disgrâce.
freimensch : Pensez-vous que Marine Le Pen réussira à conserver le parti après le départ de son père ?

Erwan Lecoeur : Pour le moment, Marine Le Pen ne pourrait pas espérer tenir le parti, et surtout les cadres, qui sont plutôt proches de Gollnisch. Elle est appréciée par nombre de militants et d'électeurs, mais elle a encore besoin de son père comme président omnipotent. C'est d'ailleurs lui qui l'avait nommée d'autorité au bureau politique et à la vice-présidence, et non les militants.

Afif : Le FN subit-il une crise de mutation ou bien est-il durement frappé ?

Erwan Lecoeur : Le problème du FN aujourd'hui est que plusieurs événements adviennent en même temps. L'échec présidentiel accélère la question de la succession de Jean-Marie Le Pen. En se maintenant à la tête de son parti, Jean-Marie Le Pen ne fait que repousser cette question de la succession, qui aura évidemment des répercussions sur l'avenir du parti.

Si Gollnisch en prenait la tête, on peut tabler sur un rétrécissement de la base électorale et un retour aux fondamentaux de l'extrême droite de tendance catholique traditionaliste tel qu'a tenté de l'incarner Philippe de Villiers. Si c'était Marine, il y aurait une continuité du lepénisme, qui est la tendance principale du FN depuis trente ans.

Pour un parti dont le leader affirme n'avoir jamais changé d'idées, toute mutation trop visible peut avoir des conséquences néfastes. C'est d'ailleurs le gros problème de Marine Le Pen. Elle est à la fois dévouée à son père, admirative du lepénisme familial, mais aussi une jeune femme de son temps, divorcée, fêtarde, joyeuse... un profil qui déplaît à tout un pan de l'électorat et des adhérents de ce camp des réprouvés.

Au fond, pour s'imposer, elle devra faire comme son père : prendre le parti de l'extérieur, grâce aux médias et à sa popularité auprès des électeurs. Jean-Marie Le Pen lui-même n'a pas fondé le FN, mais a été promu président et porte-parole en raison de ses qualités médiatiques. Ce n'est qu'en 1973 qu'il a pris le parti après que ses rivaux d'Ordre nouveau l'eurent quitté.

Harry : Le FN mourra-t-il avec son chef ? dans le champ politique quel espace lui reste-t-il ? Dans l'électorat ?

Erwan Lecoeur : Ce sont deux questions différentes, mais liées. Pour le FN lui-même, la figure de Jean-Marie Le Pen est essentielle, voire fondatrice. On pourrait imaginer que le chef attache son destin à celui du parti : sans Le Pen, pas de FN qui vaille. L'hypothèse est d'autant plus probable que Marine Le Pen ne serait pas en mesure de prendre la suite et d'assurer la survivance de l'image du père. (L'analyse pseudo-freudienne n'est pas hors de propos à la lecture de son livre autobiographique.)
Il est d'ailleurs intéressant de noter que Jean-Marie Le Pen a remis en selle Bruno Mégret, le félon, comme s'il préparait la confrontation entre les prétendants pour les mois à venir. La bataille entre courants pourrait marquer le début de la fin de l'ère lepéniste et pousser le chef et sa fille à siffler la fin de la récréation, éteindre la lumière et fermer la porte. On verrait alors plusieurs mouvements se constituer pour prendre la suite. Cette concurrence ramènerait l'extrême droite à son niveau historique habituel : autour de 5 % des voix. C'est l'hypothèse que je développe ans l'introduction du dictionnaire de l'extrême droite, récemment paru.


Sur le plan électoral, seul Bruno Mégret pensait en 1998 que la "droite nationale" pouvait peser 30 % des électeurs; c'était d'ailleurs ce qui l'a poussé à créer le MNR. La stratégie récente de Nicolas Sarkozy montre aussi qu'une droite "décomplexée" peut en effet peser lourd dans le corps électoral, en occupant ce terrain, préparé par les idéologues de la Nouvelle droite ans les années 1970.

Au fond, il pourrait arriver au FN ce qui est arrivé au Parti communiste dans les années 1980. Après avoir séduit près de 20 % de l'électorat, l'extrême droite se verrait privée de ce soutien par une droite reprenant la plupart de ses thématiques et en utilisant son langage.

David T. (Yvelines) : L'électorat habituel du FN semble avoir été séduit par le radicalisme affiché par Sarkozy durant la campagne. Au vu des efforts récents de Sarkozy pour se positionner au centre, l'électorat continuera-t-il de suivre aux législatives, ou reviendra-t-il dans le giron du FN ?

Erwan Lecoeur : Traditionnellement, le FN fait de meilleurs scores à la présidentielle qu'aux législatives. La personnalisation de ce parti autour de Jean-Marie Le Pen en est la principale explication. Un retour de quelques centaines de milliers d'électeurs frontistes est assez peu probable. Mais surtout, les législatives n'ont qu'une règle : le scrutin majoritaire empêche quasiment le FN d'avoir des élus.

C'est sa particularité, incapable de nouer des alliances, il ne peut espérer des législatives qu'une manne financière à peu près stabilisée. La dotation publique aux partis politiques est calculée sur le nombre de voix obtenues, et pas seulement sur le nombre d'élus.

Savonarole : Marine Le Pen n'a-t-elle pas en partie raison lorsqu'elle explique que son parti est sorti victorieux de la présidentielle sur le plan idéologique ?

Erwan Lecoeur : En partie sans doute. C'est l'autosatisfaction du pauvre. En réalité, les idées de la Nouvelle Droite, qui ont nourri le Front national (différentialisme, racisme culturel, ultra-libéralisme mâtiné de populisme, etc.), ont alimenté une partie de la droite française depuis le milieu des années 1970. Cette idéologie "néo-droitière", aussi appelée "droite décomplexée", que le FN a portée pendant vingt ans, est en effet la grande gagnante de la dernière élection.

Pour autant, Marine Le Pen fait un raccourci étonnant et révélateur en s'attribuant la victoire d'idées que le FN n'avait lui-même qu'empruntées aux idéologues de cette Nouvelle Droite.

Jean-Philippe : Le FN va-t-il tenter des alliances avec l'UMP dans les élections futures (municipales, européennes, etc.) ? L'UMP pourrait-elle accepter ?

Erwan Lecoeur : Le FN de Jean-Marie Le Pen ne fera pas d'alliance. Et l'UMP de Nicolas Sarkozy prendrait un grand risque à tendre la main, vis-à-vis d'une autre partie de son électorat. Au sein du FN aussi, le sujet est sensible. Ce fut déjà la raison de la scission de 1998 entre Bruno Mégret et Jean-Marie Le Pen.

Des alliances ne pourraient être discutées qu'après le retrait de Jean-Marie Le Pen de la vie politique. Il a déjà annoncé qu'il ne l'envisageait pas avant les européennes de 2009.

carl-o_de_Tours : Se dirige-t-on vers une alliance nationale des extrêmes droites pour l'objectif 2012 ?

Erwan Lecoeur : Il y a déjà eu une Union patriotique pour 2007, qui a vu le retour de Bruno Mégret. Par ailleurs, tout dépend de ce qu'on inclut dans "les extrêmes droites". Philippe de Villiers, qui avait décliné l'offre de Le Pen en 2007, semble mal parti pour incarner l'avenir de l'extrême droite ; il a dû se résoudre à présenter des candidats "majorité présidentielle" aux législatives.

Pour 2012, rien ne se jouera avant la décision de Jean-Marie Le Pen : se retirer après les Européennes et imposer sa fille ensuite, ou laisser d'autres prendre la place et leur savonner la planche en détruisant le parti. Dans tous les cas, il faudra bien du courage à ceux qui voudraient succéder à Le Pen sans son assentiment. Le vieux fauve a conservé des réflexes de plus ancien homme politique de France et a déjà montré qu'il n'aimait pas la concurrence dans son pré carré.

Barbesanges : Comment Nicolas Sarkozy va-t-il gérer le fait qu'un million d'électeurs FN ait voté pour lui ?

Erwan Lecoeur : Le fait d'avoir voté pour Nicolas Sarkozy ne donne aucun droit particulier à ces électeurs. Leur provenance permet de comprendre comment le nouveau président a rassemblé autant de suffrages, elle n'implique pas forcément une définition de la politique qu'il mènera.


Comme le disait son mentor en politique (Charles Pasqua), les promesses n'engagent que ceux qui les croient. Toutefois, l'utilisation de termes issus du vocabulaire lepéniste (bandes ethniques, racisme anti-Français, quitter la France...) a mis Nicolas Sarkozy dans la situation d'héritier d'une partie de la vulgate frontiste des trente dernières années. La création d'un ministère de l'"identité nationale" montre qu'il ne s'agit pas d'abandonner cette posture une fois au pouvoir. On peut donc s'attendre à ce qu'une partie des idées du Front national soit agitée, voire appliquée, par le nouveau président. En cela, il remboursera les électeurs ex-frontistes de leur confiance.

boubaker : Pensez-vous que les électeurs FN de Sarkozy sont déçus de l'ouverture à gauche et au centre ?

Erwan Lecoeur : Les électeurs du FN ne raisonnent pas tout à fait en termes d'affichage politique droite ou gauche. Une bonne partie vient d'ailleurs de ce "marais" du ni droite-ni gauche. Ce qui leur importe, c'est la posture du nouveau président sur des questions d'identité, d'immigration, de sécurité et d'ordre.

C'est d'ailleurs sur ces motivations que Nicolas Sarkozy a rassemblé près des trois quarts des électeurs de plus de 65 ans. Enfin, les législatives ne sont pas très favorables au Front national, pour plusieurs raisons. Il est rare que les candidats soient très connus, la campagne est trop courte pour qu'ils le deviennent. Enfin, beaucoup d'électeurs voudront donner au nouveau pouvoir les moyens de ses annonces politiques. L'électorat tenté par le FN pourrait faire plutôt le pari d'une vague "bleu foncé".

Oliv : Quel avenir pour Bruno Mégret ?

Erwan Lecoeur : Après l'avoir intégré pour la présidentielle, Jean-Marie Le Pen présente des candidats contre lui dans plusieurs circonscriptions. La lune de miel semble terminée. Bruno Mégret a encore pris le risque d'attaquer la famille Le Pen : en 1998, il mettait Jany Le Pen en cause ; cette fois, il accuse Marine de tous les maux. Il devrait pourtant avoir appris qu'au FN, nul n'a le droit de critiquer les Le Pen. Bruno Mégret peut attendre la mort du chef, il n'aura sans doute rien d'autre à espérer de Le Pen d'ici là. Son passé parle pour lui : il fut le traître et le restera. Son seul avenir serait de trouver de nouveaux moyens pour son mouvement à la dérive ; c'est plutôt du côté de l'UMP qu'il faudra se tourner pour cela.

Rouletabille : Est-ce que l'hypothèse d'une nouvelle candidature de Le Pen aux élections de 2012 est définitivement abandonnée ?

Erwan Lecoeur : Seul Jean-Marie Le Pen a la réponse. Et je pense même qu'il n'a pas fait encore son choix définitif. S'il arrive à imposer Marine autour de 2010, il cédera la place. Si la chose lui paraît difficile, il préférera laisser planer le doute pour éviter toute concurrence déclarée d'ici là.

C'est aussi cela le lepénisme : entretenir la "surprise du chef", pour tenir en haleine ses ouailles, mais aussi les médias. L'âge du capitaine jouera aussi. Il est peu probable que Le Pen jette l'éponge avant d'avoir livré une dernière bataille, les européennes de 2009 pourraient voir le chef mener une dernière fois ses troupes en campagne. Il restera alors deux ans pour décider de se retirer, ou pour empêcher tout autre que sa fille d'être candidat en 2012.

Dans tous les cas, Jean-Marie Le Pen ne fera rien qui puisse l'empêcher de partir en beauté ; ce parvenu en politique, fils de marin devenu millionnaire, n'a jamais vraiment voulu du pouvoir politique (ministre ou maire). La réussite du lepénisme, c'est celle du verbe, de la gouaille. L'important pour ce dinosaure de la politique, c'est de préparer son passage à la postérité, en tant que monstre et dernier avatar de l'extrême droite du passé pour certains, en tant que dernier représentant de la politique d'une certaine époque (le XXe siècle) pour d'autres, avec ses coups de colère, ses outrances et son côté théâtral. Ce sera la tâche de sa fille et de tous ceux qui resteront "lepénistes" avant tout.