jeudi 27 juillet 2006
« Ce n'est pas la Norvège ou le Danemark ici »
Quelques passages traduits d'un long article détaillé sur la situation entre les différentes communautés religieuses du Liban, par un connaisseur américain du Liban.



« Ce n'est pas la Norvège ou le Danemark ici », Bashir Gemayel, chef de la milice chrétienne libanaise, assassiné en 1982 sur ordre de la Syrie.

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J'ai pourtant gardé un oeil sur le pays, parce que des troubles potentiels à moyen terme s'amoncelaient silencieusement. De nombreux chrétiens, sunnites ou druzes devenaient si impatients en constatant l'impasse de l'armement du Hezbollah qu'ils menaçaient de reconstituer leurs propres milices qui s'étaient dissoutes après la guerre. Les négociations pacifiques et diplomatiques sur le rôle du Hezbollah dans un Liban souverain plutôt qu'éclaté n'allaient pouvoir durer beaucoup plus longtemps. Une fois que le reste du Liban s'armerait contre le Hezbollah, un équilibre de terreur reignerait et pourrait dégénérer en guerre sans aucun avertissement. Là était le danger. C'est pourquoi le Hezbollah n'avait jamais été désarmé.

Bachar el-Assad, président de la Syrie, a menacé de mettre le feu au Liban si ses troupes d'occupations étaient éconduites du pays. La plupart des Libanais pensent que c'est la raison pour laquelle des voitures ont été piégées l'année dernière. Après l'assassinat de l'ancien premier ministre sunnite Rafik Hariri, toutes les victimes des explosions de voitures piégées étaient des chrétiens. Toutes les voitures ont explosé dans des quartiers chrétiens. L'idée (comme l'ont compris les Libanais) était de raviver la haine communautariste, afin de faire se reformer et se venger les milices chrétiennes et ainsi faire reprendre la guerre du Liban. Assad souhaitait faire exploser le Liban et il ne se cachait pas pour le dire. La Syrie, selon son plan, aurait pu être invitée pour stopper le chaos grâce aux soldats de la paix du parti Baas.

Ce plan n'a pas marché. Rares sont ceux qui souhaitaient un retour à la guerre civile. Les chrétiens n'ont lancé aucune représaille contre les musulmans (sunnites ou chiites), sachant qu'il s'agissait d'un traquenard tendu par le parti Baas. C'est probablement pourquoi les attaques à la voiture piégée ont fini par cesser.

Les tensions communautaires et la haine enracinées profondément au Liban, davantage encore que ce que les Occidentaux peuvent se souvenir. Trente-deux ans en arrière Beyrouth était connu comme le "Paris du Moyen-Orient". Mais il y a quinze ans en revanche le Liban était la Somalie du Moyen-Orient. De quoi faire passer les troubles actuels en Irak pour des discussions amicales dans un salon de thé canadien. Il n'y a pas de majorité éthnique ou religieuse dans ce pays et chaque religion a été tour à tour la victime de toutes les autres.

Je suis resté au total sept mois au Liban récemment et je n'ai jamais pu comprendre ce qui empêchait ce pays d'éclater en morceaux. Il tenait en un seul bloc tel des éléments chimiques instables dans un récipient à nitroglycérine. La moindre vague faisait trembler le Liban dans les rues et les foyers. Les gens étaient plus vigilants que moi, en partie (je pense) parcequ'ils comprenaient mieux que moi combien cette anarchie civile était précaire. Leur pays avait besoin de quelques années supplémentaires de récupération pendant ces temps de paix pour guérir de ce statut d'Etat faible et en faillite.

En bombardant tout le Liban plutôt que se concentrer sur les bastions du Hezbollah, Israël met une pression colossale sur la société libanaise pourtant dans une situation de vulnérabilité extrême. La délicate culture démocratique d'après guerre s'est changée brutalement, en une nuit, en une culture de rage, de terreur et de guerre. Le Liban n'est pas Gaza, mais il n'est pas non plus le Danemark.

Les Libanais sont temporairement plus unis que jamais. Certes, personne ne se précipite pour aller rejoindre les rangs du Hezbollah, mais les tensions se sont apaisées pour le moment alors que chacun se sent attaqué par le même ennemi. La plupart des Libanais qui avaient des sentiments amicaux envers Israël - et il y en avait plus que ce que vous pouvez imaginer - n'ont désormais plus ces sentiments.

Mais cela ne devrait pas durer.

Mes sources et amis à Beyrouth me disent que la plupart des Libanais se tiennent autant que possible tranquilles face au Hezbollah tandis que les bombes s'abattent. Mais un terrible jour des comptes les attend une fois que tout cela aura pris fin.

Certains Libanais ne peuvent même plus attendre plus longtemps.



Ici un groupe de chrétiens détruit une voiture à Beyrouth qui affichait un logo du Hezbollah. Mon amie Carine dit que l'atmosphère a l'odeur d'un conflit communautaire imminent comme jamais auparavant. Un autre blogger libanais cite un criminel de guerre chrétien des vieux jours disant que la guerre civile reprendra un mois après qu'Israël repose les armes : « Les chrétiens, sunnites et druzes combattront les putains de chiites, avec des armes en provenance des Etats-Unis et de la France. »

Les partisans d'Israël pourrait penser qu'il s'agit d'une bonne nouvelle : Les Libanais vont enfin s'occuper du Hezbollah ! Mais un Liban démocratique ne peut pas gagner une guerre contre le Hezbollah, même après qu'il ait été affaibli par les raids de l'armée israélienne. Le Hezbollah est la plus grande force du monde arabe, tandis que l'armée libanaise est la plus faible et la plus divisée. Les Israéliens ont battu trois armées arabes en six jours en 1967, mais une décennie n'a pas suffit à Tsahal pour neutraliser le Hezbollah.

Michael J. Totten

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